Estivage

Les Dolpo-pa sont considérés comme des semi-nomades, des samadrok, classification justifiée par la coutume de l’estivage. Dès la mi-avril une partie de la famille, les femmes et les personnes âgées accompagnées de quelques enfants, quitte la vallée pour gagner les pâturages d’altitude. Ils y séjourneront cinq mois environ pour y faire paître leurs yaks, leurs moutons, leurs chèvres et leurs chevaux.

Bien que rase, l’herbe y est plus abondante que dans la vallée, et la transhumance donne aux troupeaux un accès à de vastes espaces d’altitude. Le camp se déplacera deux ou trois fois pendant la saison des pâtures, afin de gagner de nouvelles terres. C’est le seul moment de l’année où les bêtes pourront brouter à loisir de l’herbe fraîche et reconstituer leurs réserves.

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Selon une tradition très ancienne, chaque campement est formé de familles amies, toujours les mêmes, qui vivent sous des tentes en poil de yak installées sur des replats ou des promontoires montagneux. Les jeunes ont la tâche d’accompagner et de garder des troupeaux durant leur errance journalière, tandis que les adultes sont en charge de toutes les activités du camp : traite des brebis et des femelles de yaks, fabrication du beurre et du fromage, tissage et couture, cuisine, etc., une activité incessante qui ne s’arrête qu’après la dernière collation de la journée.

Les conditions de vie sont très rudes à cette altitude (de 4 200 m à 5 200 m). Il y fait froid et le brouillard et la pluie y sont fréquents. On patauge dans de la boue mêlée de bouse de yaks. La traite des dris (femelles de yak) s’effectue assis à même le sol, dans cette même boue. Les averses imbibent tout, y compris bien souvent l’intérieur des tentes.

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On vit sur le qui-vive en permanence, l’œil rivé sur les hauteurs où paissent libres les chevaux. Lors du retour des troupeaux au camp le soir, l’inquiétude se lit sur les visages au moment où chaque foyer fait le compte de ses bêtes, tant la peur est grande que l’une d’entre elles se soit égarée dans la journée. Quand c’est le cas, le jeune berger devra repartir à la recherche des têtes manquantes. Après un thé et une collation rapide, il va quitter le camp tout seul, sans même une torche. J’ai vu un soir un jeune partir ainsi dans la nuit tombante et s’enfoncer dans l’ombre menaçante de ces montagnes arides, peuplées de loups et de léopards des neiges. Personne du camp ne l’accompagna. Quand les derniers braseros se sont éteints sous les tentes noires, il n’était toujours pas revenu.

Ce n’est qu’en milieu de nuit qu’un brouhaha dans le camp, fait de meuglements, d’éclats de voix et d’aboiements furieux de dogues survoltés, signala le retour de l’enfant et des bêtes égarées. Comment avait-il fait, dans cette nuit noire, pour retrouver les animaux perdus ? Je les ai vu souvent, ces jeunes bergers à peine adolescents, quitter le camp dans des petits matins glacés vers ces montagnes inhospitalières et grimper d’un pas lent derrière leur troupeau pour rejoindre des pâtures plus élevées, avec pour seul repas dans leur besace une galette de sarrasin amer, sorte de pain cuit à la poêle, qu’ils tremperont dans l’eau d’un ruisseau pour leur déjeuner. Ils partent pour une très longue journée, seuls, portant la lourde responsabilité de garder un troupeau entier et ramener sains et saufs tous les bovins du camp sous sa garde : yaks, dris, dzos. Les meutes de loups et les léopards des neiges, furtifs et habiles, rodent partout.

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Avant la création de l'école Crystal Mountain School, tous les enfants de Tarap ont vécu cette expérience. Les premiers des étudiants se souviennent encore de l’extrême dureté de cette vie de transhumance, qu’ils ont affrontée petits. Aujourd’hui les enfants scolarisés à Crystal Mountain School ne vivent plus dans les campements d’altitude, seuls leurs frères et sœurs moins chanceux perpétuent encore la tradition millénaire de l’estivage.